Roman polyphonique, « œuvre ouverte », ou encore roman théâtral, Petit Océan tranquille n’est surtout pas un roman réaliste. Car les personnages qui s’y donnent le relais pour raconter l’histoire d’un échec annoncé, craignent eux-mêmes que les enjeux et les rapports de force qui pèsent sur leur société ne soient jamais mis au clair ni renversés. Julien Charpentier, le seul « apprenti sorcier » qui ose se mêler du sort du projet du nouveau pont envisagé par le Bureau technique de la Mairie de Bordeaux, décède à la veille de toute décision. Sa mort, ne faisant qu’un avec le tabou de l’enjambement de la Garonne, devient alors la toile de fond d’un combat souterrain — se propageant dans « la ville des triangles » et des sacrés privilèges — qui touche la destinée d’une génération de quadragénaires aux multiples déchirements existentiels voire sentimentaux. Le cauchemar de la globalisation aux portes (on est en 1989), ni Gérard Arago, l’ingénieur-poète, ni Baptiste Ozenfant, l’artiste-funambule et « père adolescent », ne seront jamais prêts à assumer le rôle de « génies des lieux », le poids de la vie l’emportant sur l’ambition d’une réussite morale et sociale. Le fil tenu et pourtant tenace de ce Petit Océan tranquille est alors partagé avec l’indomptable Hélène Langlais, le jeune Théophile Ozenfant, ainsi que les inclassables et controversés Julia Socoa et Octave Langlais. Le texte s’articule en deux volets successifs : “Le Portrait de Julia” et “Les visionnaires”.